La rĂ©sistance aux antimicrobiens nâest plus seulement une affaire dâhĂŽpitaux ou de prescriptions mĂ©dicales. Elle circule silencieusement dans lâeau des riviĂšres, dans les sols agricoles, jusque dans lâair que lâon respire. Cette rĂ©alitĂ© bouleverse la maniĂšre de penser les infections rĂ©sistantes aux mĂ©dicaments : protĂ©ger les patients passe aussi par la façon dont sont gĂ©rĂ©es les stations dâĂ©puration, les Ă©levages, les usines pharmaceutiques et, plus largement, les Ă©cosystĂšmes. Lâapproche One Health, qui relie la santĂ© humaine, animale et environnementale, devient alors un vĂ©ritable levier dâaction pour limiter ces « superbactĂ©ries » avant quâelles nâatteignent les plus fragiles.
Dans le quotidien, cela se traduit par des choix trĂšs concrets : comment sont traitĂ©es les eaux usĂ©es dâun hĂŽpital, quels antibiotiques sont utilisĂ©s dans une ferme aquacole, comment sont contrĂŽlĂ©s les rejets dâune usine, ou encore comment une ville suit la qualitĂ© de ses milieux naturels. Des Ă©quipes pluridisciplinaires â mĂ©decins, vĂ©tĂ©rinaires, infirmiers, ingĂ©nieurs, biologistes, Ă©lus locaux â travaillent ensemble pour repĂ©rer les rĂ©servoirs cachĂ©s de rĂ©sistance dans lâenvironnement et agir en amont. Cette façon de voir la santĂ© « en systĂšme » nâest ni thĂ©orique ni rĂ©servĂ©e aux confĂ©rences internationales : elle façonne dĂ©jĂ les politiques publiques, les formations et les pratiques de terrain, de Marseille Ă Varsovie en passant par Tunis, et ouvre une nouvelle maniĂšre de protĂ©ger les populations, pas Ă pas, sur des bases rĂ©alistes et durables.
| Peu de temps ? VoilĂ ce quâil faut retenir : â±ïž |
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| â Les riviĂšres, sols, lacs et air peuvent devenir des rĂ©servoirs de bactĂ©ries rĂ©sistantes, notamment Ă cause des rejets dâeaux usĂ©es, des Ă©levages intensifs et de certaines usines pharmaceutiques. |
| â Lâapproche One Health relie santĂ© humaine, animale et environnementale pour agir Ă la source : moins dâantibiotiques mal utilisĂ©s, meilleurs traitements des dĂ©chets et surveillance coordonnĂ©e. đ |
| â Les nouvelles mĂ©thodes de surveillance (mĂ©tagĂ©nomique, PCR haut dĂ©bit, cytomĂ©trieâŠ) permettent de repĂ©rer plus tĂŽt les gĂšnes de rĂ©sistance dans lâenvironnement, avant quâils nâatteignent les patients. đ§Ź |
| â Les actions locales comptent vraiment : choix des antibiotiques, gestion des Ă©levages, pratiques des soignants, dĂ©cisions des collectivitĂ©s, tout cela peut freiner la diffusion des « superbactĂ©ries ». đ |
| â Se concentrer sur les gĂšnes de rĂ©sistance les plus mobiles et dangereux aide Ă prioriser les efforts et Ă construire des politiques publiques efficaces, plutĂŽt que de vouloir tout surveiller partout. |
Comprendre lâapproche One Health pour les infections rĂ©sistantes aux mĂ©dicaments
Pour saisir pourquoi lâapproche One Health est devenue incontournable face aux infections rĂ©sistantes, il faut dâabord changer de regard. Une infection urinaire compliquĂ©e chez une personne ĂągĂ©e nâest pas seulement liĂ©e Ă une prescription passĂ©e ou Ă un sĂ©jour hospitalier. Elle peut aussi ĂȘtre le rĂ©sultat de gĂšnes de rĂ©sistance qui ont circulĂ© dans des eaux usĂ©es, un rĂ©seau dâassainissement dĂ©faillant ou une chaĂźne alimentaire contaminĂ©e. Penser en « une seule santĂ© », câest accepter que la bactĂ©rie qui cause le problĂšme ne respecte pas les frontiĂšres entre hĂŽpital, ferme, riviĂšre ou mĂ©gapole.
Depuis une vingtaine dâannĂ©es, le concept One Health sâest imposĂ© dans les instances internationales de santĂ© publique. Il est aujourdâhui dĂ©clinĂ© dans des stratĂ©gies nationales, comme la stratĂ©gie française One Health, et dans de nombreuses initiatives rĂ©gionales ou universitaires. LâidĂ©e centrale : coordonner les efforts des acteurs humains, vĂ©tĂ©rinaires et environnementaux plutĂŽt que travailler chacun dans son coin. ConcrĂštement, cela signifie partager des donnĂ©es, construire des plans dâaction communs, et faire dialoguer des mĂ©tiers qui, historiquement, se parlaient peu.
Dans le domaine prĂ©cis de la rĂ©sistance aux antimicrobiens (RAM), One Health sert de fil rouge. LâOrganisation mondiale de la SantĂ© rappelle que prĂšs de 60 % des maladies infectieuses Ă©mergentes viennent des animaux, sauvages ou domestiques. Les gĂšnes de rĂ©sistance qui circulent dans lâenvironnement peuvent rejoindre des bactĂ©ries pathogĂšnes humaines, et inversement. Une bactĂ©rie rĂ©sistante dĂ©tectĂ©e dans un Ă©levage de volaille peut ĂȘtre cousine de celle retrouvĂ©e quelques mois plus tard dans un service de rĂ©animation. Les passerelles sont multiples : eau de ruissellement, poussiĂšres, aliments, dĂ©placements humains, Ă©changes internationaux.
Plusieurs programmes de recherche et dâactions illustrent cette dynamique, quâil sâagisse de collaborations scientifiques europĂ©ennes comme celles prĂ©sentĂ©es Ă la confĂ©rence One Health de Varsovie, ou de projets mĂ©diterranĂ©ens mis en lumiĂšre par le One Health Award en Tunisie. Ces initiatives ont un point commun : elles associent des donnĂ©es de terrain (Ă©chantillons dâeau, de sols, de fumier, de patients) et des dĂ©cisions pratiques (changement de protocole, nouvelles normes pour les rejets, adaptation des formations des soignants).
Pour prendre la mesure de lâenjeu, il est utile de garder en tĂȘte que la RAM nâest pas une menace lointaine. Elle est dĂ©jĂ responsable de centaines de milliers de dĂ©cĂšs chaque annĂ©e dans le monde, et certaines projections Ă©voquent plusieurs millions de morts annuelles et des pertes Ă©conomiques colossales si rien nâest fait. Les infections banales dâhier â cystites, pneumonies, plaies infectĂ©es â peuvent devenir difficiles Ă traiter quand les options dâantibiothĂ©rapie sâĂ©puisent. La mĂ©decine moderne, avec la chirurgie lourde, les chimiothĂ©rapies ou les transplantations, sâappuie sur la possibilitĂ© de contrĂŽler ces infections. Sans antibiotiques efficaces, tout se fragilise.
Lâapproche One Health ne promet pas de solution miracle, mais propose une logique claire : agir plus tĂŽt, plus large et ensemble. PlutĂŽt que de ne constater la rĂ©sistance quâaux urgences ou en rĂ©animation, lâobjectif est de remonter les fils jusquâaux rĂ©servoirs environnementaux et aux pratiques qui favorisent cette Ă©volution. Câest ce maillage, entre prĂ©vention, surveillance et rĂ©gulation, qui donne Ă One Health sa force dans la lutte contre les infections rĂ©sistantes aux mĂ©dicaments.

Réservoirs environnementaux : riviÚres, sols et air comme routes cachées des superbactéries
Pour comprendre comment agir, il faut dâabord repĂ©rer les lieux oĂč les gĂšnes de rĂ©sistance sâaccumulent et se propagent. Les travaux rĂ©cents dĂ©crivent lâenvironnement non pas comme un simple dĂ©cor, mais comme un vĂ©ritable rĂ©seau de transport pour les « superbactĂ©ries ». RiviĂšres, lacs, sols agricoles, eaux cĂŽtiĂšres et mĂȘme air ambiant peuvent contenir des bactĂ©ries rĂ©sistantes ou des fragments dâADN porteurs de gĂšnes de rĂ©sistance.
Imaginons une ville moyenne avec un grand hĂŽpital, quelques cliniques, des quartiers denses et des communes rurales autour. Toutes ces infrastructures envoient leurs eaux usĂ©es vers une station dâĂ©puration. Cette station devient un « point de mĂ©lange » oĂč se rencontrent rĂ©sidus dâantibiotiques, bactĂ©ries rĂ©sistantes provenant des patients, mais aussi microbes issus des habitations, des maisons de retraite ou des petites entreprises de santĂ©. Le traitement classique diminue la charge bactĂ©rienne globale, mais ne supprime pas toujours les gĂšnes de rĂ©sistance, qui peuvent persister dans les effluents ou les boues.
Ces boues sont parfois valorisĂ©es en agriculture. Or, si elles contiennent des gĂšnes de rĂ©sistance, ceux-ci peuvent se retrouver dans les sols, puis dans les eaux de ruissellement, et finir dans les cours dâeau ou les nappes phrĂ©atiques. Le risque nâest pas immĂ©diat pour chaque parcelle, mais il sâaccumule dans le temps, au fil des cycles de culture, des Ă©pandages et des Ă©pisodes de pluie intense. Câest ainsi que se construit un « bruit de fond » de rĂ©sistance dans les milieux naturels.
Les Ă©levages intensifs et les systĂšmes aquacoles reprĂ©sentent un autre maillon critique. Lorsque des antibiotiques sont utilisĂ©s pour prĂ©venir ou traiter les infections animales, ils exercent une pression de sĂ©lection sur le microbiote des bĂȘtes. Les bactĂ©ries qui survivent, souvent plus rĂ©sistantes, se retrouvent dans le fumier, les lisiers ou les sĂ©diments des bassins aquacoles. LĂ encore, ces matiĂšres peuvent ĂȘtre Ă©pandues ou lessivĂ©es vers lâenvironnement, diffusant lentement les gĂšnes de rĂ©sistance.
Ă cela sâajoute le cas des usines de fabrication pharmaceutique. Certains audits ont mis en Ă©vidence des concentrations Ă©levĂ©es dâantibiotiques dans les effluents industriels lorsque les contrĂŽles et les technologies de traitement ne sont pas au rendez-vous. Ces concentrations Ă©levĂ©es crĂ©ent des « laboratoires Ă ciel ouvert » oĂč les bactĂ©ries sont exposĂ©es Ă des doses suffisantes pour favoriser la sĂ©lection de souches multirĂ©sistantes, qui peuvent ensuite se disperser en aval.
Au cĆur de cette circulation, un mĂ©canisme discret joue un rĂŽle central : les Ă©lĂ©ments gĂ©nĂ©tiques mobiles, comme les plasmides. Ces petits morceaux dâADN peuvent passer dâune bactĂ©rie Ă lâautre, parfois entre espĂšces trĂšs diffĂ©rentes, en emportant des gĂšnes de rĂ©sistance comme un bagage Ă main. Une bactĂ©rie banale de lâenvironnement peut ainsi transmettre un gĂšne de rĂ©sistance Ă un pathogĂšne humain, ou lâinverse. Les eaux usĂ©es, les boues, les sĂ©diments deviennent des zones dâĂ©changes intenses oĂč ces plasmides circulent.
Des initiatives de type One Health, comme celles mises en valeur lors de la Nuit des chercheurs Ă LiĂšge autour de One Health, montrent comment cartographier ces routes cachĂ©es. Des Ă©quipes collectent des Ă©chantillons dans les riviĂšres, en aval de stations dâĂ©puration, sur des sols agricoles ou dans des Ă©tangs dâaquaculture. GrĂące aux nouvelles techniques de sĂ©quençage, elles identifient les gĂšnes de rĂ©sistance prĂ©sents et les comparent Ă ceux trouvĂ©s chez des patients ou des animaux de la rĂ©gion.
Lâair nâest pas en reste. Dans certains contextes urbains ou industriels, des particules fines peuvent transporter des bactĂ©ries ou des fragments dâADN. Des Ă©tudes commencent Ă montrer que lâaĂ©rosolisation Ă partir de stations dâĂ©puration ou de champs rĂ©cemment Ă©pandus pourrait constituer une voie de dispersion supplĂ©mentaire. On est encore loin dâun scĂ©nario catastrophe gĂ©nĂ©ralisĂ©, mais ces signaux suffisent Ă justifier des mesures de prĂ©caution et une meilleure surveillance.
Au final, ce qui rend ces rĂ©servoirs environnementaux prĂ©occupants, câest leur discrĂ©tion. On ne voit pas les gĂšnes de rĂ©sistance circuler, mais ils se diffusent progressivement, comme une nappe invisible. Identifier ces lieux et ces flux est le premier pas pour agir de maniĂšre ciblĂ©e et efficace dans une perspective One Health.
Surveiller les réservoirs environnementaux : des outils innovants pour une alerte précoce
RepĂ©rer les rĂ©servoirs, câest bien ; les suivre dans le temps et alerter Ă temps, câest encore mieux. Historiquement, la surveillance de la rĂ©sistance aux antibiotiques sâest concentrĂ©e sur les prĂ©lĂšvements cliniques : analyses dâurines, de sang, dâexpectorations. Cette approche reste indispensable pour guider les prescriptions et les protocoles hospitaliers, mais elle ne raconte quâune partie de lâhistoire. La plupart des bactĂ©ries de lâenvironnement ne se cultivent pas facilement en laboratoire, et de nombreux gĂšnes de rĂ©sistance passeraient totalement inaperçus si lâon se contentait de ces mĂ©thodes.
Les outils rĂ©cents ont profondĂ©ment changĂ© la donne. Les mĂ©thodes phĂ©notypiques avancĂ©es, comme la cytomĂ©trie en flux ou la spectroscopie Raman, permettent dĂ©sormais de suivre en quelques heures le comportement de bactĂ©ries dans des Ă©chantillons complexes dâeau ou de boues, sans avoir Ă isoler chaque souche. On peut ainsi observer quelles cellules rĂ©sistent rĂ©ellement Ă un antibiotique donnĂ© et comment des gĂšnes de rĂ©sistance semblent se transmettre au sein dâune communautĂ© microbienne.
En parallĂšle, les approches gĂ©notypiques se sont imposĂ©es. La PCR quantitative Ă haut dĂ©bit peut traquer des centaines de gĂšnes de rĂ©sistance en mĂȘme temps dans un mĂȘme Ă©chantillon. Le sĂ©quençage mĂ©tagĂ©nomique, lui, explore directement tout lâADN prĂ©sent, permettant de dĂ©couvrir des gĂšnes de rĂ©sistance inconnus ou de relier des gĂšnes dĂ©jĂ dĂ©crits Ă de nouveaux hĂŽtes bactĂ©riens. Avec le sĂ©quençage Ă lecture longue, il devient possible de reconstituer des plasmides ou dâautres Ă©lĂ©ments mobiles entiers, et de visualiser comment plusieurs gĂšnes de rĂ©sistance sâenchaĂźnent sur un mĂȘme support gĂ©nĂ©tique.
Ces outils ne sont pas rĂ©servĂ©s aux grands centres de recherche. Ils commencent Ă irriguer des projets de terrain, parfois soutenus par des acteurs publics ou privĂ©s intĂ©ressĂ©s par la santĂ© globale. Des partenariats innovants, comme ceux dĂ©crits autour de la dĂ©marche One Health comme approche intĂ©grĂ©e, montrent comment combiner donnĂ©es cliniques, vĂ©tĂ©rinaires et environnementales pour gagner en rĂ©activitĂ©. Par exemple, une ville peut dĂ©cider de suivre rĂ©guliĂšrement la prĂ©sence de certains gĂšnes de rĂ©sistance dans les effluents de sa station dâĂ©puration, et adapter ses investissements si une tendance Ă la hausse est repĂ©rĂ©e.
Pour mieux visualiser ces approches complĂ©mentaires, il peut ĂȘtre utile de les comparer :
| đ§Ș Approche | đ Ce quâelle dĂ©tecte | đĄ IntĂ©rĂȘt One Health |
|---|---|---|
| Culture classique | BactĂ©ries vivantes et leur sensibilitĂ© Ă diffĂ©rents antibiotiques | Permet de guider les traitements et dâobtenir des souches pour des Ă©tudes approfondies |
| CytomĂ©trie / Raman đŹ | Comportement de cellules individuelles dans des Ă©chantillons complexes | Suit rapidement la rĂ©ponse Ă un antibiotique sans Ă©tape de culture longue |
| PCR haut débit | Nombre précis de gÚnes de résistance ciblés | Idéal pour surveiller des gÚnes clés dans différents milieux (eaux, sols, effluents) |
| SĂ©quençage mĂ©tagĂ©nomique đ§Ź | Ensemble des gĂšnes prĂ©sents dans un Ă©chantillon | Donne une vision globale, y compris de gĂšnes et dâhĂŽtes encore mal connus |
| Lectures longues | Organisation des gÚnes sur les plasmides ou chromosomes | Aide à comprendre comment la multirésistance se construit et se transmet |
Lâenjeu, comme le rappelle une Ă©quipe menĂ©e par Huilin Zhang et Feng Ju, est de combiner ces mĂ©thodes plutĂŽt que de chercher « la » technique miracle. Une surveillance complĂšte doit relier ce que les bactĂ©ries savent faire (rĂ©sister Ă un antibiotique), les gĂšnes quâelles portent, et lâendroit oĂč elles se trouvent dans lâenvironnement. Cela suppose des protocoles harmonisĂ©s pour pouvoir comparer les donnĂ©es entre villes, pays et annĂ©es.
Cette harmonisation est lâun des points centraux de nombreuses rencontres internationales One Health, mais aussi de coopĂ©rations bilatĂ©rales, comme le montrent les Ă©changes entre pays illustrĂ©s par le One Health Award Tunisie-Italie. Sans mĂ©thodes communes, il reste difficile de savoir si une augmentation de gĂšnes de rĂ©sistance dans un fleuve rĂ©sulte dâun rĂ©el phĂ©nomĂšne ou simplement dâun changement de technique de laboratoire.
Pour les soignants, aidants ou acteurs de terrain, cela peut paraĂźtre trĂšs technique. Pourtant, les retombĂ©es sont directes : une meilleure capacitĂ© de surveillance permet dâanticiper des changements dans les recommandations dâantibiothĂ©rapie, dâadapter les consignes de protection des patients fragiles, ou de prioriser certains investissements (par exemple dans les stations dâĂ©puration les plus critiques). La technologie nâest pas une fin en soi ; elle devient un outil pour sĂ©curiser la prise en charge au quotidien.
Ă ce stade, la question nâest plus seulement « peut-on repĂ©rer la rĂ©sistance dans lâenvironnement ? », mais « comment utiliser intelligemment ces informations pour rĂ©duire le risque au niveau humain, animal et Ă©cologique ? ». Cette question mĂšne naturellement au cĆur de lâaction : le contrĂŽle Ă la source et le contrĂŽle des processus.
Agir à la source : limiter les réservoirs environnementaux des infections résistantes
RĂ©duire les rĂ©servoirs environnementaux commence par une idĂ©e simple : moins de pression de sĂ©lection, moins de rĂ©sistance. Autrement dit, si lâon diminue la quantitĂ© dâantibiotiques et de bactĂ©ries rĂ©sistantes qui sortent des hĂŽpitaux, des fermes ou des usines, on rĂ©duit la probabilitĂ© que lâenvironnement devienne une autoroute pour les superbactĂ©ries.
Le premier levier est Ă©videmment la gestion des prescriptions en mĂ©decine humaine. Lâantibiotique bien choisi, Ă la bonne dose, pour la bonne durĂ©e, prescrit uniquement lorsque câest nĂ©cessaire, reste un geste puissant pour protĂ©ger les patients actuels⊠et futurs. Les campagnes de bon usage, les formations, les retours dâaudit, ou encore lâutilisation dâoutils numĂ©riques dâaide Ă la dĂ©cision soutiennent ce mouvement. Des initiatives technologiques, comme certains projets sur la santĂ© cĂ©rĂ©brale et le suivi Ă distance prĂ©sentĂ©s sur Samsung Brain Health, montrent comment la e-santĂ© peut aussi participer Ă une meilleure personnalisation des soins, donc Ă une utilisation plus raisonnĂ©e des mĂ©dicaments.
Du cĂŽtĂ© vĂ©tĂ©rinaire et agricole, le mĂȘme principe sâapplique. RĂ©duire les antibiotiques de routine, amĂ©liorer les conditions dâĂ©levage (densitĂ©, ventilation, hygiĂšne, vaccination), diversifier les approches prĂ©ventives permet de limiter le recours aux traitements de masse. Certaines filiĂšres testent des alternatives comme les phages (virus ciblant les bactĂ©ries), les peptides antimicrobiens ou des probiotiques spĂ©cifiques. Lâobjectif nâest pas dâinterdire tout traitement, mais de rĂ©server les molĂ©cules critiques aux situations oĂč elles sont rĂ©ellement indispensables.
Les usines de fabrication pharmaceutique reprĂ©sentent un chantier majeur. Des normes plus strictes sur les rejets, combinĂ©es Ă des technologies de traitement adaptĂ©es, peuvent rĂ©duire drastiquement les concentrations dâantibiotiques dans lâenvironnement. LĂ encore, la logique One Health vient soutenir des choix industriels plus propres, en rappelant que les impacts ne se limitent pas Ă la riviĂšre la plus proche, mais peuvent remonter jusquâaux services hospitaliers.
Des solutions dites « vertes » Ă©mergent Ă©galement. Certaines Ă©quipes travaillent sur la biodĂ©gradation accĂ©lĂ©rĂ©e des antibiotiques dans les effluents, ou sur la conception de molĂ©cules plus facilement dĂ©gradables une fois leur effet thĂ©rapeutique terminĂ©. Dâautres explorent des systĂšmes de filtres Ă base de nanomatĂ©riaux, capables de piĂ©ger non seulement les bactĂ©ries, mais aussi lâADN libre porteur de gĂšnes de rĂ©sistance.
Pour rendre ces enjeux plus concrets, il peut ĂȘtre utile de les rĂ©sumer en gestes clĂ©s :
- đ En mĂ©decine humaine : renforcer le bon usage des antibiotiques, soutenir les Ă©quipes de liaison en infectiologie, intĂ©grer la notion de One Health dans les formations des soignants.
- đ En Ă©levage : privilĂ©gier la prĂ©vention (vaccination, biosĂ©curitĂ©), Ă©viter les traitements de masse systĂ©matiques, surveiller les rĂ©sistances dans les troupeaux.
- đ Dans lâindustrie : contrĂŽler les rejets, investir dans des traitements avancĂ©s dâeffluents, auditer rĂ©guliĂšrement les concentrations dâantibiotiques en sortie de site.
- đïž Au niveau des collectivitĂ©s : cartographier les points chauds (stations dâĂ©puration, zones dâĂ©levage, axes industriels) et prioriser les actions.
- đ„ Pour le grand public : Ă©viter lâautomĂ©dication, suivre les prescriptions jusquâau bout, rapporter les mĂ©dicaments non utilisĂ©s en pharmacie.
Des acteurs innovants, y compris sur dâautres continents, illustrent la façon dont lâĂ©cosystĂšme du mĂ©dicament se transforme. Des plateformes comme celles dĂ©crites autour de Remedial Health, souvent prĂ©sentĂ© comme un âAmazon africainâ du mĂ©dicament, posent des questions importantes : comment distribuer mieux, sans encourager la surconsommation ? Comment garantir la traçabilitĂ© et le bon usage dans des systĂšmes de santĂ© parfois fragmentĂ©s ? Ces interrogations rejoignent directement la lutte contre la RAM.
Agir Ă la source ne supprime pas les rĂ©servoirs environnementaux du jour au lendemain, mais inflĂ©chit progressivement la courbe. Moins de pression signifie moins de gĂšnes de rĂ©sistance qui circulent, donc moins de risques de voir apparaĂźtre des combinaisons extrĂȘmement problĂ©matiques pour les patients les plus vulnĂ©rables.
Traiter les flux et prioriser les risques : vers une atténuation One Health plus ciblée
Limiter ce qui entre dans lâenvironnement est une Ă©tape essentielle. Mais il reste tout aussi crucial de mieux traiter ce qui circule dĂ©jĂ . Câest lĂ quâintervient le contrĂŽle des processus : amĂ©liorer le traitement des eaux usĂ©es, des boues, des dĂ©chets de soins et des rejets agricoles pour casser les routes de diffusion des gĂšnes de rĂ©sistance.
Les stations dâĂ©puration classiques rĂ©duisent la charge microbienne gĂ©nĂ©rale, mais laissent parfois passer des gĂšnes de rĂ©sistance, notamment dans les fractions solides. Pour aller plus loin, plusieurs pistes sont explorĂ©es : compostage hyperthermophile des boues (montĂ©e en tempĂ©rature suffisante pour dĂ©truire lâADN), procĂ©dĂ©s dâoxydation avancĂ©e, filtration membranaire, association avec des nanomatĂ©riaux, voire traitements par bactĂ©riophages ciblĂ©s. Des approches utilisant des « bactĂ©ries piĂšges Ă ADN » ou des outils inspirĂ©s de CRISPR sont Ă©galement Ă©tudiĂ©es pour capter et neutraliser lâADN libre.
Cependant, toutes ces technologies ont un coĂ»t, demandent des tests de sĂ©curitĂ© et ne sont pas adaptĂ©es Ă toutes les situations. DâoĂč lâimportance de prioriser. PlutĂŽt que de vouloir tout traiter partout, les chercheurs recommandent de concentrer les efforts sur les gĂšnes de rĂ©sistance prĂ©sentant trois caractĂ©ristiques : forte mobilitĂ© (ils se transmettent facilement entre bactĂ©ries), prĂ©sence dans des hĂŽtes pathogĂšnes pour lâhumain ou lâanimal, et association Ă une multirĂ©sistance limitant drastiquement les options de traitement.
Câest un changement de paradigme : compter simplement le nombre total de gĂšnes de rĂ©sistance dans un Ă©chantillon nâest plus suffisant. Il faut identifier ceux qui reprĂ©sentent un vĂ©ritable danger clinique, les suivre dans le temps et mettre en regard les mesures prises sur le terrain. Cette façon de faire demande des protocoles standardisĂ©s, pour comparer honnĂȘtement les donnĂ©es dâun pays, dâune ville ou dâun bassin versant Ă lâautre.
Certains projets orientĂ©s bien-ĂȘtre et environnement, comme ceux Ă©voquĂ©s autour de Sovab et la vision One Health du bien-ĂȘtre, montrent comment articuler ces prioritĂ©s avec dâautres enjeux de santĂ© (qualitĂ© de lâair, bruit, accĂšs aux espaces verts). LâidĂ©e nâest pas de sĂ©parer la RAM du reste, mais de lâintĂ©grer dans une vision globale des territoires.
Pour les professionnels de santĂ© ou les aidants, cela peut se traduire par des messages simples Ă relayer : rappeler que le tri et la collecte des dĂ©chets de soins ne sont pas de simples formalitĂ©s administratives, mais participent Ă limiter la dispersion de molĂ©cules actives dans lâenvironnement ; souligner lâimportance de dispositifs de rĂ©cupĂ©ration des effluents pour certains actes trĂšs chargĂ©s en antimicrobiens ; participer Ă des groupes de travail locaux oĂč les retours de terrain enrichissent la dĂ©cision publique.
Dans ce paysage en mouvement, de grandes agences et entreprises de communication en santĂ©, telles que celles Ă©voquĂ©es avec Havas Health, ont un rĂŽle de pĂ©dagogie Ă jouer : rendre ces sujets complexes comprĂ©hensibles, lutter contre les idĂ©es reçues (non, les antibiotiques ne sont pas des mĂ©dicaments « forts » quâon prend pour « ĂȘtre sĂ»r ») et valoriser les initiatives de terrain qui fonctionnent.
En dĂ©finitive, une attĂ©nuation One Health efficace sâappuie sur deux jambes : des mesures techniques pointues, portĂ©es par des experts, et une culture commune du bon sens sanitaire, partagĂ©e par les soignants, les agriculteurs, les industriels et le grand public. Câest cette alliance qui permet, pas Ă pas, de rĂ©trĂ©cir les routes empruntĂ©es par les rĂ©servoirs environnementaux dâinfections rĂ©sistantes.
Pourquoi parle-t-on de réservoirs environnementaux pour la résistance aux antibiotiques ?
Parce que les gĂšnes de rĂ©sistance et les bactĂ©ries qui les portent ne circulent pas seulement Ă lâhĂŽpital ou chez les patients, mais aussi dans les riviĂšres, les sols, les lacs, les effluents et mĂȘme parfois dans lâair. Ces milieux peuvent accumuler et diffuser silencieusement la rĂ©sistance, qui finit par atteindre les humains et les animaux. Les considĂ©rer comme des rĂ©servoirs permet dâagir en amont, avant que les infections rĂ©sistantes nâapparaissent chez les personnes fragiles.
En quoi lâapproche One Health change-t-elle concrĂštement la lutte contre les infections rĂ©sistantes ?
Lâapproche One Health oblige Ă relier la mĂ©decine humaine, la santĂ© animale et la protection de lâenvironnement. Au lieu de travailler sĂ©parĂ©ment, les Ă©quipes partagent leurs donnĂ©es, coordonnent leurs actions et co-construisent des plans de prĂ©vention. Cela permet par exemple de lier les rĂ©sultats de laboratoire dâun hĂŽpital avec ceux dâanalyses dâeaux usĂ©es ou de prĂ©lĂšvements dans un Ă©levage voisin, afin dâidentifier plus vite les routes de diffusion de la rĂ©sistance et dâajuster les mesures.
Que peut faire un particulier pour limiter la rĂ©sistance aux antibiotiques dans lâenvironnement ?
Un particulier peut agir Ă plusieurs niveaux : ne jamais prendre dâantibiotiques sans prescription, respecter scrupuleusement la durĂ©e et la posologie indiquĂ©es, rapporter les mĂ©dicaments non utilisĂ©s en pharmacie plutĂŽt que les jeter, et Ă©viter de faire pression sur les soignants pour obtenir un antibiotique « au cas oĂč ». Ces gestes simples rĂ©duisent la quantitĂ© dâantibiotiques qui finissent dans les eaux usĂ©es ou les poubelles, et donc la pression de sĂ©lection sur les bactĂ©ries dans lâenvironnement.
Les nouvelles technologies de surveillance sont-elles accessibles partout ?
Les techniques les plus avancĂ©es (mĂ©tagĂ©nomique, sĂ©quençage Ă lecture longue, cytomĂ©trie de pointe) restent aujourdâhui concentrĂ©es dans certains centres de recherche ou laboratoires de rĂ©fĂ©rence. Cependant, leur coĂ»t diminue, des plateformes partagĂ©es se mettent en place et des protocoles plus simples sont dĂ©veloppĂ©s pour les pays Ă ressources limitĂ©es. Lâobjectif est de construire un rĂ©seau mondial de surveillance, avec des mĂ©thodes harmonisĂ©es, tout en tenant compte des rĂ©alitĂ©s locales.
Pourquoi insister autant sur la réduction des antibiotiques en élevage ?
Parce que lâusage massif et parfois prĂ©ventif des antibiotiques en Ă©levage crĂ©e une forte pression de sĂ©lection sur les bactĂ©ries des animaux et de leur environnement. Les gĂšnes de rĂ©sistance ainsi sĂ©lectionnĂ©s peuvent se retrouver dans le fumier, les lisiers ou les sols, puis circuler via lâeau ou la chaĂźne alimentaire. RĂ©duire ces usages, amĂ©liorer la prĂ©vention des maladies animales et privilĂ©gier les traitements ciblĂ©s permet de limiter cette source majeure de gĂšnes de rĂ©sistance dans lâenvironnement, au bĂ©nĂ©fice de la santĂ© humaine comme animale.

