Dans les Ă©quipes, la bonne volontĂ© ne suffit pas toujours. Quand une personne non marginalisĂ©e se pose en « alliĂ© » face Ă un propos raciste, sexiste ou discriminant, ses gestes peuvent allĂ©ger la charge⊠ou au contraire lâalourdir pour celles et ceux qui subissent dĂ©jĂ ces violences. Lâaide bien intentionnĂ©e se transforme alors en pression supplĂ©mentaire, en exposition forcĂ©e, parfois en rappel brutal que le lieu de travail nâest pas si sĂ©curisĂ© quâil en a lâair.
Les recherches rĂ©centes, notamment en comportement organisationnel, montrent que les travailleurs marginalisĂ©s vivent ces situations avec une intensitĂ© Ă©motionnelle souvent sous-estimĂ©e. Ătre sollicitĂ© pour « expliquer », « valider » ou « participer Ă la confrontation » dâun collĂšgue auteur de propos dĂ©placĂ©s devient un travail invisible, coĂ»teux, rarement reconnu. Cette rĂ©alitĂ© touche les soignants, les salariĂ©s de bureau, les agents de terrain, les indĂ©pendants, et sâinscrit dans un contexte plus large oĂč la santĂ© mentale au travail est dĂ©jĂ fragilisĂ©e par la charge Ă©motionnelle et les inĂ©galitĂ©s.
| Peu de temps ? VoilĂ ce quâil faut retenir : |
|---|
| â Lâaide dâun alliĂ© peut devenir un poids Ă©motionnel đ„ quand elle oblige la personne marginalisĂ©e Ă sâexposer, expliquer ou gĂ©rer les Ă©motions des autres. |
| â Demander Ă une personne concernĂ©e de « venir soutenir » la confrontation augmente son stress, sa fatigue et peut dĂ©tĂ©riorer la relation avec lâalliĂ©, mĂȘme bienveillant. |
| â Les alliĂ©s les plus utiles sont ceux qui assument lâaction eux-mĂȘmes đȘ, laissent le choix Ă la personne marginalisĂ©e de sâexprimer ou non, et respectent ses limites. |
| â Institutions, managers et Ă©quipes peuvent rĂ©duire ce fardeau en formant les alliĂ©s, en mettant en place des espaces sĂ©curisĂ©s de parole et en reconnaissant le travail Ă©motionnel. |
Quand lâalliĂ© ajoute de la charge : comprendre le poids Ă©motionnel cachĂ©
Les scĂšnes sont souvent les mĂȘmes : un collĂšgue lĂąche une blague raciste en salle de pause, une remarque sexiste fuse en rĂ©union, un commentaire transphobe circule dans le couloir. Un alliĂ© bien intentionnĂ© rĂ©agit, parfois courageusement, mais se tourne ensuite vers la personne directement concernĂ©e : « Tu viens mâaider Ă lui expliquer ? », « Tu peux dire ce que tu en penses, toi ? », « Dis-lui que ce nâest pas acceptable. »
Ce rĂ©flexe paraĂźt logique vu de lâextĂ©rieur. Pourtant, les travaux menĂ©s par Merrick Osborne Ă lâUniversitĂ© Cornell, sur prĂšs de 1 500 participants, montrent un schĂ©ma rĂ©current : plus lâalliĂ© sollicite directement lâaide de la personne marginalisĂ©e pour affronter le prĂ©jugĂ©, plus cette derniĂšre ressent un fardeau Ă©motionnel. Autrement dit, ne pas ĂȘtre invitĂ© Ă intervenir dans la confrontation est souvent moins douloureux que dâĂȘtre appelĂ© au secours.
Dans lâun des scĂ©narios Ă©tudiĂ©s, un collĂšgue blanc demande par exemple Ă un collĂšgue noir de venir « lâappuyer » pour recadrer un troisiĂšme collĂšgue auteur dâun propos raciste. Lâintention est dâimpliquer la personne directement concernĂ©e. Le rĂ©sultat, lui, est plus ambigu : la personne noire se retrouve Ă revivre la scĂšne, Ă porter la responsabilitĂ© morale de la rĂ©ponse collective, tout en se demandant si son refus sera perçu comme un manque dâengagement. Cette dynamique explique pourquoi les personnes marginalisĂ©es Ă©valuent ensuite moins favorablement lâalliĂ© et hĂ©sitent Ă collaborer avec lui Ă lâavenir.
Cette logique nâest pas propre au racisme. Les mĂȘmes mĂ©canismes se retrouvent autour du sexisme, de lâhomophobie, de la grossophobie ou encore du validisme. Au plus fort du mouvement Black Lives Matter et aprĂšs des affaires trĂšs mĂ©diatisĂ©es comme le meurtre de Breonna Taylor en 2020, de nombreux salariĂ©s noirs ont Ă©tĂ© sollicitĂ©s pour « donner leur avis », « expliquer » ou « Ă©duquer » leurs collĂšgues, simplement parce quâils appartenaient au groupe ciblĂ©. Il ne sâagissait pas toujours de malveillance, mais le rĂ©sultat Ă©tait le mĂȘme : un surcroĂźt dâexposition Ă©motionnelle, sans rĂ©munĂ©ration ni protection particuliĂšre.
Cette situation rappelle ce que vivent bien dâautres publics dans le systĂšme de santĂ©. Les femmes, par exemple, sont encore trĂšs sollicitĂ©es pour « tĂ©moigner » de leurs difficultĂ©s de suivi aprĂšs lâaccouchement, alors mĂȘme que les manques dâinformation sur les soins postnatals pĂšsent dĂ©jĂ lourd sur leur Ă©quilibre. Quand la sociĂ©tĂ© exige des personnes concernĂ©es quâelles portent Ă la fois la douleur, lâexplication et la solution, la fatigue Ă©motionnelle devient structurelle.
Comprendre ce poids, câest reconnaĂźtre que lâalliance nâest pas neutre. Elle peut ĂȘtre un vĂ©ritable soutien, mais aussi un canal supplĂ©mentaire par lequel sâexercent les inĂ©galitĂ©s et le travail invisible. Cette prise de conscience est la premiĂšre Ă©tape pour transformer une bonne intention en aide rĂ©ellement soutenante.

Les micro-fardeaux qui sâaccumulent au quotidien
Au-delà des grandes crises visibles, les travailleurs marginalisés gÚrent une succession de micro-fardeaux : corriger une expression stigmatisante, tolérer une « blague » pour éviter un conflit, répondre à une question intrusive sur leur corps ou leur culture, expliquer pour la dixiÚme fois pourquoi un terme est violent. Chaque épisode isolé semble anodin, mais leur accumulation influe durablement sur la santé émotionnelle.
Ce phĂ©nomĂšne rejoint ce quâon observe dans dâautres domaines : les violences faites aux femmes, par exemple, sont souvent minimisĂ©es, alors mĂȘme que leur impact sur la santĂ© des femmes en Europe est massif et documentĂ©. De la mĂȘme façon, le poids Ă©motionnel des discriminations en entreprise ne se mesure pas seulement Ă lâĂ©vĂ©nement choquant, mais aussi Ă lâusure quotidienne.
Un point clĂ© ressort : lâalliance mal ajustĂ©e peut amplifier ce sentiment dâusure. Quand lâalliĂ© compte systĂ©matiquement sur la personne concernĂ©e pour valider chacune de ses rĂ©actions, celle-ci devient en quelque sorte la « responsable officielle » des prĂ©jugĂ©s dans lâĂ©quipe. Un rĂŽle quâelle nâa ni choisi ni demandĂ©.
La phrase Ă garder en tĂȘte : ce qui soulage lâalliĂ© (se sentir guidĂ©, rassurĂ©) peut, en parallĂšle, Ă©puiser la personne marginalisĂ©e.
Ătudes et exemples concrets : ce que montrent les recherches sur lâalliance au travail
Les travaux dâOsborne et de son Ă©quipe Ă©clairent finement ces ressentis. Trois Ă©tudes qualitatives et quantitatives ont explorĂ© comment les femmes et les personnes racisĂ©es vivent la demande dâaide des alliĂ©s face Ă des propos sexistes ou racistes. Les scĂ©narios variaient : implication directe, simple mention du nom, prĂ©sence ou absence de lâagresseur. MalgrĂ© ces nuances, un constat revient avec constance : la demande directe dâaide augmente la charge Ă©motionnelle.
Dans la premiĂšre Ă©tude, les participants de groupes marginalisĂ©s devaient raconter un acte de prĂ©jugĂ© vĂ©cu au travail. Ils Ă©valuaient ensuite un collĂšgue alliĂ© soit dans un scĂ©nario oĂč il gĂ©rait seul la situation, soit dans un scĂ©nario oĂč il leur demandait assistance. Ceux du second groupe rapportaient une fatigue Ă©motionnelle plus marquĂ©e et un ressenti plus mitigĂ© envers lâalliĂ©. La volontĂ© de coopĂ©rer avec lui Ă lâavenir diminuait.
La deuxiĂšme Ă©tude affinait ce constat en testant plusieurs maniĂšres dâ« impliquer » la personne marginalisĂ©e, par exemple en citant son nom (« Untel ne trouverait pas ça normal ») sans lui demander expressĂ©ment de sâexprimer. MĂȘme dans ces cas, le simple fait dâĂȘtre dĂ©signĂ© comme rĂ©fĂ©rence augmentait lâinconfort. Ătre utilisĂ© comme caution symbolique, mĂȘme Ă distance, rĂ©active le sentiment dâĂȘtre rĂ©duit Ă une identitĂ© unique.
La troisiĂšme Ă©tude se concentrait sur des femmes confrontĂ©es Ă des propos sexistes, avec ou sans prĂ©sence de lâauteur lors de la confrontation menĂ©e par lâalliĂ©. Les rĂ©sultats restaient cohĂ©rents : plus lâalliĂ© se repose sur la personne ciblĂ©e pour co-construire sa rĂ©action, plus le vĂ©cu est Ă©prouvant. La prĂ©sence de lâagresseur ajoutait une couche dâangoisse liĂ©e Ă la peur de reprĂ©sailles ou de tensions futures dans lâĂ©quipe.
Un tableau pour y voir plus clair dans les diffĂ©rentes formes dâalliance
Pour distinguer les gestes qui soutiennent vraiment de ceux qui alourdissent la charge, il est utile de comparer les approches dâalliance les plus frĂ©quentes.
| Type dâintervention de lâalliĂ© | Effet probable sur la personne marginalisĂ©e | Alternative plus soutenante |
|---|---|---|
| â Confronter directement le propos problĂ©matique, sans exiger de tĂ©moignage đ | RĂ©duction du fardeau, sentiment de soutien rĂ©el | Nommer clairement le problĂšme, puis vĂ©rifier plus tard en privĂ© si la personne souhaite sâexprimer |
| â ïž Demander : « Tu viens avec moi lui expliquer ? » | Augmentation du stress, impression dâĂȘtre mis·e en vitrine | Proposer un choix : « Si tu prĂ©fĂšres, je gĂšre seul, et on en reparle aprĂšs » |
| â ïž Utiliser la personne comme caution : « De toute façon, elle ne trouve pas ça normal » | Sentiment dâinstrumentalisation, dâĂȘtre rĂ©duit·e Ă une identitĂ© | Parler en son nom propre : « Moi, je trouve que ce propos est inacceptable » đŹ |
| â Rester silencieux pour « ne pas en rajouter » | Isolement, perte de confiance, banalisation du prĂ©jugĂ© | Intervenir briĂšvement, puis offrir un espace dâĂ©coute discret ensuite |
Ces distinctions rejoignent ce qui se dĂ©veloppe dans dâautres champs de la santĂ© et du bien-ĂȘtre au travail. Dans la santĂ© numĂ©rique par exemple, des initiatives comme le Digi Hackathon sur la santĂ© numĂ©rique montrent que la participation des usagers vulnĂ©rables doit ĂȘtre encadrĂ©e, choisie et respectueuse, sans leur faire porter la charge de la solution Ă eux seuls.
LâidĂ©e clĂ© ici : un bon alliĂ© agit sans se dĂ©charger sur la personne concernĂ©e, tout en restant Ă son Ă©coute.
Les mécanismes émotionnels en jeu : entre loyauté, épuisement et peur de décevoir
DerriĂšre ce fardeau, plusieurs mĂ©canismes psychologiques se croisent. Beaucoup de travailleurs marginalisĂ©s ressentent une forme de loyautĂ© envers leurs pairs : ne pas prendre la parole peut ĂȘtre perçu, extĂ©rieurement comme intĂ©rieurement, comme une « trahison » ou un manque de combativitĂ©. En parallĂšle, ils savent que sâexposer les rend plus vulnĂ©rables : reprĂ©sailles indirectes, rĂ©putation de personne « difficile », isolement dans lâĂ©quipe.
Ce tiraillement est particuliĂšrement fort dans les secteurs de la relation dâaide, oĂč les Ă©motions sont dĂ©jĂ trĂšs sollicitĂ©es. Les travailleurs sociaux, les soignants, les infirmiers ou les Ă©ducateurs ont appris à « gĂ©rer » leurs affects, parfois au prix dâun refoulement silencieux. Plusieurs ouvrages sur la relation dâaide rappellent pourtant que les Ă©motions sont un outil de travail, pas un ennemi : encore faut-il que lâinstitution leur laisse une place, au lieu dâexiger un calme permanent.
Dans les services de soins, ce paradoxe est familier. Des soignantes, par exemple, peuvent ĂȘtre confrontĂ©es Ă des propos sexistes de patients ou de collĂšgues, tout en continuant Ă prendre soin avec professionnalisme. Quand un alliĂ© leur demande ensuite de venir tĂ©moigner en rĂ©union pour « faire bouger les lignes », beaucoup hĂ©sitent. Elles ont dĂ©jĂ encaissĂ©, dĂ©jĂ rĂ©gulĂ©, dĂ©jĂ transformĂ© leur colĂšre en attitude professionnelle. Revenir sur lâĂ©pisode, câest revivre ce qui a Ă©tĂ© douloureusement mĂ©tabolisĂ©.
Ce travail Ă©motionnel intense nâest pas sans rappeler ce que vivent les mĂšres aprĂšs lâaccouchement, souvent laissĂ©es seules avec leurs doutes. Les Ă©tudes sur le suivi postpartum nĂ©gligĂ© montrent que la sociĂ©tĂ© attend dâelles quâelles « gĂšrent » leur nouvelle vie sans reconnaissance rĂ©elle de la charge. Dans les deux cas, la mĂȘme injonction silencieuse domine : tenir, absorber, expliquer si besoin⊠mais sans trop dĂ©ranger.
Ce qui se passe dans la tĂȘte et dans le corps
Ătre sollicitĂ© comme « expert » de son oppression dĂ©clenche un cocktail dâĂ©motions : colĂšre, tristesse, lassitude, peur, mais aussi culpabilitĂ© de ne pas vouloir rĂ©pondre. Sur le plan corporel, cela se traduit souvent par une montĂ©e de tension, une accĂ©lĂ©ration du rythme cardiaque, des troubles du sommeil ou des douleurs diffuses. Le corps enregistre la rĂ©pĂ©tition des situations injustes, mĂȘme lorsque la personne pluralise ses ressources pour « rester professionnelle ».
Les Ă©tudes sur le travail Ă©motionnel montrent que la dissonance entre ce que lâon ressent et ce que lâon doit afficher est particuliĂšrement coĂ»teuse. Câest le cas quand un salariĂ© noir sourit poliment alors quâon lui demande, une Ă©niĂšme fois, dâexpliquer pourquoi telle blague est raciste. Ou quand une salariĂ©e handicapĂ©e rĂ©pond calmement Ă une question intrusive sur son appareillage, alors quâelle rĂȘverait quâon la considĂšre simplement comme une collĂšgue parmi dâautres.
Les consĂ©quences ne se limitent pas Ă lâinstant prĂ©sent. Celles et ceux qui vivent rĂ©guliĂšrement ces situations peuvent dĂ©velopper une hypervigilance : analyser chaque rĂ©union, chaque mail, chaque blague, en anticipant le prochain moment oĂč il faudra corriger, expliquer, se protĂ©ger. Ă la longue, cette attention constante Ă©puise et fragilise la confiance en soi.
Une phrase Ă garder en tĂȘte : quand lâalliĂ© sollicite la personne marginalisĂ©e, il touche non seulement Ă ses idĂ©es, mais Ă tout son systĂšme Ă©motionnel dĂ©jĂ mis Ă rude Ă©preuve.
Comment les alliés peuvent aider sans alourdir : gestes concrets et bonnes pratiques
La bonne nouvelle, câest quâil est possible de se comporter en alliĂ© sans transformer son soutien en charge supplĂ©mentaire pour les collĂšgues marginalisĂ©s. Cela demande de lâhumilitĂ©, de la prĂ©paration et une capacitĂ© Ă gĂ©rer ses propres Ă©motions. LâalliĂ© nâest pas un sauveur, mais une personne qui choisit de prendre sa part de responsabilitĂ© dans la lutte contre les prĂ©jugĂ©s.
Un principe central se dĂ©gage des travaux dâOsborne : assumer la confrontation soi-mĂȘme, puis laisser le choix Ă la personne concernĂ©e de sâexprimer ou non. Par exemple, au lieu de dire « Tu veux bien lui expliquer ? », il est plus respectueux de dire : « Je trouve ce propos raciste / sexiste / discriminant, je ne suis pas Ă lâaise avec ça ». Ce simple dĂ©placement remet lâalliĂ© au centre de sa propre responsabilitĂ©.
Ensuite, il peut ĂȘtre utile de proposer un soutien discret et non intrusif : envoyer un message pour dire « Si tu veux en parler, je suis là », ou demander en privĂ© : « Est-ce que tu prĂ©fĂ©rerais que je dise quelque chose en ton nom auprĂšs du manager, ou tu prĂ©fĂšres quâon laisse comme ça ? » La clĂ©, câest de ne jamais exiger de rĂ©ponse immĂ©diate ni interprĂ©ter un refus comme un manque dâengagement.
Des pratiques concrĂštes pour une alliance respectueuse
Quelques gestes simples permettent de limiter le poids émotionnel supporté par les personnes marginalisées :
- đĄ Se former en amont : podcasts, lectures, vidĂ©os, webinaires⊠LâalliĂ© apprend sur le racisme, le sexisme, la transphobie, etc., sans demander systĂ©matiquement aux personnes concernĂ©es de jouer le rĂŽle de formateur.
- đŁïž Parler en son propre nom : « Je ne suis pas dâaccord », « Je trouve cette blague blessante », plutĂŽt que « Ils vont mal le prendre ».
- đ Refuser les « dĂ©bats » sur lâhumanitĂ© des autres : mettre des limites claires quand une discussion remet en cause la dignitĂ© dâun groupe.
- đ€ VĂ©rifier le consentement avant dâimpliquer quelquâun dans une confrontation : « Est-ce que tu as envie de participer ? Câest ok si la rĂ©ponse est non. »
- đ Relayer la parole quand elle a Ă©tĂ© donnĂ©e (avec accord) plutĂŽt que dâexiger de la personne quâelle rĂ©pĂšte encore et encore la mĂȘme chose.
Ce type de posture rejoint les rĂ©flexions actuelles sur la santĂ© globale. Tout comme on encourage les usagers Ă adopter des pratiques prĂ©ventives simples pour Ă©viter des complications, on peut encourager les alliĂ©s Ă mettre en place ces rĂ©flexes de base pour limiter la casse Ă©motionnelle. Dans dâautres domaines, on sait dĂ©jĂ que de petits ajustements peuvent changer beaucoup, comme lâessor des mobilitĂ©s douces dans certaines villes oĂč les vĂ©los Ă©lectriques chez les jeunes participent Ă une meilleure santĂ© globale.
Lâaxe essentiel Ă retenir : un alliĂ© efficace est autonome dans son engagement, mais disponible dans son Ă©coute.
RÎle des institutions, managers et collectifs : créer des espaces qui protÚgent vraiment
La responsabilitĂ© ne pĂšse pas uniquement sur les individus. Les organisations ont un rĂŽle majeur pour rĂ©duire le poids Ă©motionnel que supportent les travailleurs marginalisĂ©s. Politiques de diversitĂ©, chartes dâinclusion, formations, procĂ©dures de signalement⊠tous ces outils ne servent quâĂ une condition : ĂȘtre pensĂ©s avec, mais pas sur le dos, des personnes concernĂ©es.
Un premier levier est la formation structurĂ©e des Ă©quipes, qui ne repose pas sur le « tĂ©moignage » systĂ©matique des salariĂ©s marginalisĂ©s. Des ressources externes, des modules en ligne, des interventions de spĂ©cialistes peuvent prendre le relais. Lâobjectif est de faire monter tout le monde en compĂ©tence sans transformer les collĂšgues concernĂ©s en porte-parole permanents.
Dans le mĂȘme esprit, les managers peuvent instaurer des rendez-vous rĂ©guliers pour parler du climat dâĂ©quipe, sans attendre une crise. Ces temps dâĂ©change permettent dâaborder les prĂ©jugĂ©s de maniĂšre prĂ©ventive, comme on le fait dĂ©jĂ pour dâautres sujets de santĂ© au travail. La culture dâentreprise gagne Ă considĂ©rer le bien-ĂȘtre Ă©motionnel au mĂȘme titre que la sĂ©curitĂ© physique.
La santĂ© connectĂ©e peut aussi jouer un rĂŽle. Certaines applications dâaccompagnement psychologique, dans la lignĂ©e dâinitiatives comme les services santĂ© dĂ©veloppĂ©s par les grands acteurs du numĂ©rique, proposent des outils de rĂ©gulation Ă©motionnelle ou de journaling. Elles ne remplacent pas un suivi thĂ©rapeutique, mais offrent un espace pour dĂ©poser ce qui pĂšse, surtout quand la parole en interne reste difficile.
Reconnaßtre et valoriser le travail émotionnel
Enfin, un point majeur reste encore peu abordĂ© : la reconnaissance du travail Ă©motionnel comme une compĂ©tence et une charge Ă part entiĂšre. Dans de nombreux mĂ©tiers, notamment de soins ou de relation dâaide, ce travail est central mais rarement intĂ©grĂ© aux fiches de poste ou Ă lâĂ©valuation du temps de travail. Pourtant, Ă©couter un collĂšgue qui vient dâĂȘtre victime dâun propos raciste, accompagner une patiente en dĂ©tresse aprĂšs un Ă©pisode de violence, gĂ©rer une Ă©quipe aprĂšs un conflit discriminant⊠tout cela demande de lâĂ©nergie, des compĂ©tences, du temps.
ReconnaĂźtre ce travail pourrait passer par des espaces dĂ©diĂ©s (groupes de parole, supervisions), par une valorisation dans les entretiens annuels, ou encore par des formations ciblĂ©es en intelligence Ă©motionnelle. Certaines rĂ©flexions sur les bienfaits des moments festifs sur la santĂ© montrent dâailleurs que les temps conviviaux, sâils sont inclusiveÂment pensĂ©s, peuvent renforcer les liens et offrir un sas de dĂ©compression Ă©motionnelle.
En filigrane, un principe se dessine : lutter contre les prĂ©jugĂ©s ne doit pas reposer principalement sur les Ă©paules de celles et ceux qui en sont victimes. Plus lâorganisation assume cette responsabilitĂ© collective, moins chaque individu portera seul la charge Ă©motionnelle du changement.
Comment savoir si, en tant quâalliĂ©, on en demande trop Ă un collĂšgue marginalisĂ© ?
Un bon indicateur est la rĂ©action de la personne : si elle semble hĂ©sitante, esquive, change de sujet ou rĂ©pond de maniĂšre trĂšs brĂšve, il est possible que votre demande soit lourde pour elle. Posez-vous aussi la question : est-ce que je pourrais faire cette action sans son aide ? Si la rĂ©ponse est oui, mieux vaut agir par vous-mĂȘme et lui laisser le choix de vous rejoindre ou non, sans pression.
Est-ce grave de demander une fois Ă une personne concernĂ©e dâexpliquer un propos raciste ou sexiste ?
Le problĂšme nâest pas forcĂ©ment une fois isolĂ©e, mais la rĂ©pĂ©tition et le contexte. Pour beaucoup de personnes marginalisĂ©es, ce type de demande sâinscrit dans une longue histoire dâexplications forcĂ©es. MĂȘme une seule sollicitation peut rĂ©activer ce vĂ©cu. Par prudence, mieux vaut dâabord chercher lâinformation par dâautres moyens, puis Ă©ventuellement proposer Ă la personne de partager son avis, en prĂ©cisant clairement quâelle est libre de refuser.
Que faire si un collĂšgue marginalisĂ© me dit clairement ne pas vouloir ĂȘtre impliquĂ© dans ces confrontations ?
La premiĂšre chose est de respecter ce refus, sans discuter ni insister. Ensuite, prenez-le comme un signal pour renforcer vos propres compĂ©tences : formez-vous, Ă©changez avec des ressources externes, parlez avec dâautres alliĂ©s. Vous pouvez rester un soutien pour cette personne en veillant au climat de travail, en intervenant lorsque câest nĂ©cessaire et en lui montrant, dans les actes, quâelle nâa pas besoin de sâexposer pour que vous agissiez.
Les managers ont-ils un rÎle spécifique pour limiter le fardeau émotionnel des travailleurs marginalisés ?
Oui, leur position leur permet de poser un cadre clair : tolĂ©rance zĂ©ro pour certains propos, procĂ©dures de signalement accessibles, temps dĂ©diĂ©s pour parler du climat dâĂ©quipe. Ils peuvent aussi veiller Ă ce que les salariĂ©s marginalisĂ©s ne soient pas systĂ©matiquement sollicitĂ©s comme « experts » de la diversitĂ©, et proposer des appuis externes (formation, supervision, soutien psychologique) pour partager la charge.
Comment un travailleur marginalisé peut-il protéger sa santé émotionnelle au quotidien ?
Mettre des limites claires (dire non sans se justifier en dĂ©tail), identifier quelques personnes de confiance, utiliser des outils de rĂ©gulation Ă©motionnelle (Ă©criture, respiration, activitĂ© physique) et, si besoin, se faire accompagner par un professionnel de santĂ© mentale. Sâautoriser Ă prioriser sa santĂ©, mĂȘme quand le contexte invite Ă se battre sur tous les fronts, est dĂ©jĂ un acte de protection important.

